Hafsa bint al-Hajj al-Rukuniyya, une poétesse andalouse à la cour des Almohades !

Hafsa bint al-Hajj al-Rukuniyya

Au XIIᵉ siècle, dans la Maghreb Occidental, la poésie est bien plus qu’un simple art, elle est un langage social, un outil d’influence et parfois même une arme politique. Dans cet univers dominé par les érudits et les poètes de cour, une femme parvient pourtant à se faire une place et à imposer sa voix. Hafsa bint al-Hajj al-Rukuniyya compte parmi les figures les plus singulières de la littérature d’al-Andalus. Poétesse reconnue, femme de caractère et pédagogue respectée, elle traverse les cercles intellectuels de Grenade avant de rejoindre la cour almohade à Marrakech, où son savoir et son talent lui valent une place rare pour une femme de son époque.

Née vers 1135 à Grenade, alors l’un des centres intellectuels les plus actifs d’al-Andalus, Hafsa appartient à une famille noble d’origine amazighe. Ce milieu privilégié lui offre l’accès à une éducation raffinée, où la maîtrise de la langue arabe, la poésie et les sciences littéraires occupent une place essentielle. Très tôt, elle développe un talent remarquable pour l’écriture poétique. Dans une société où la poésie constitue l’une des formes les plus prestigieuses d’expression culturelle, ce talent lui permet de fréquenter les cercles savants et littéraires de la ville.

Les chroniqueurs médiévaux évoquent une femme cultivée, sûre de son esprit et consciente de son talent. Ses poèmes, dont plusieurs ont été conservés dans les anthologies andalouses, révèlent une voix personnelle et directe. Elle y aborde les thèmes classiques de la poésie arabe — l’amour, le désir, la séparation ou la nostalgie — mais avec une franchise qui la distingue de nombreux auteurs de son temps. Cette liberté de ton contribue à forger sa réputation dans les plus grands milieux littéraires.

Parmi les épisodes les plus connus de sa vie figure sa relation avec le poète et aristocrate Abu Jaafar Ibn Saïd. Tous deux évoluent dans les mêmes cercles intellectuels et partagent la même passion pour la poésie. Leur relation s’exprime souvent à travers des échanges de vers, une pratique assez répandue dans la culture littéraire andalouse. Ces joutes poétiques, à la fois élégantes et spirituelles, témoignent du respect intellectuel qu’ils se portent. Pour les historiens de la littérature, ces dialogues constituent aujourd’hui l’un des exemples les plus célèbres de correspondance poétique amoureuse d’al-Andalus.

Mais cette histoire se déroule dans un contexte politique instable. Au milieu du XIIᵉ siècle, la domination almohade transforme profondément l’équilibre du pouvoir dans la péninsule ibérique. Abu Jaafar Ibn Saïd se retrouve mêlé à des rivalités politiques et finit par être accusé de complot contre les autorités. Il est arrêté puis exécuté au début des années 1160. Cet événement marque profondément Hafsa, dont plusieurs poèmes expriment la douleur et la perte.

Malgré ce drame, la réputation littéraire de Hafsa bint al-Hajj al-Rukuniyya, son talent et son érudition continuent au contraire de circuler dans les milieux savants d’al-Andalus et du Maghreb. Vers la fin de sa vie, sa renommée parvient jusqu’à la cour almohade de Marrakech. Elle y est invitée par le calife Abu Yusuf Yaqub al‑Mansur, qui gouverne alors un empire s’étendant de l’Andalousie au Maghreb. Le souverain lui confie une mission prestigieuse : participer à l’éducation des princesses de la dynastie. Pour une femme de lettres de cette époque, être appelée à la cour et chargée de l’instruction des filles du pouvoir constitue une marque exceptionnelle de reconnaissance.

Installée à Marrakech, Hafsa devient ainsi une figure respectée dans l’entourage intellectuel de la cour almohade. Son influence s’exerce moins dans la sphère politique que dans celle du savoir et de la culture. En transmettant la poésie, la langue et les codes littéraires aux jeunes femmes de la famille régnante, elle contribue à la formation culturelle de l’élite et participe à la vitalité intellectuelle de la capitale impériale. Sa présence rappelle aussi l’importance accordée à l’éducation et à la littérature dans l’environnement raffiné des cours almohades.

Si une partie de son œuvre s’est perdue au fil des siècles, plusieurs de ses poèmes ont été préservés dans des recueils littéraires. Ces textes permettent aujourd’hui de mesurer l’originalité de sa voix et la place qu’elle occupe dans l’histoire de la poésie andalouse. Elle demeure d’ailleurs l’une des poétesses d’al-Andalus dont le plus grand nombre de vers nous est parvenu.

Hafsa bint al-Hajj al-Rukuniyya meurt à Marrakech vers 1191. Son parcours témoigne des liens étroits qui unissaient alors l’Andalousie et le Maroc sous la dynastie almohade. Mais il rappelle surtout qu’au cœur de ces sociétés, certaines femmes ont su s’imposer par leur intelligence et leur talent. À travers sa poésie et son rôle auprès de la cour, Hafsa laisse l’image d’une femme libre et cultivée, dont la voix continue d’éclairer l’histoire culturelle de Marrakech.