Au XVIᵉ siècle, Marrakech retrouve une place centrale dans l’histoire du Maroc. La dynastie saadienne, qui s’impose progressivement face aux puissances étrangères et aux rivalités internes, choisit la ville ocre comme capitale et entreprend d’y affirmer son autorité à travers de grands projets architecturaux, religieux et politiques. Dans cette période de renouveau, certaines figures féminines participent également à la consolidation du pouvoir. Parmi elles, Lalla Messaouda al-Ouazguitia, plus connue sous le nom de Lalla Aouda, se distingue par son influence au sein de la cour et par son rôle dans le développement urbain de Marrakech.
Issue de la tribu des Ouazguita, installée dans la région du Souss, elle appartient à un milieu qui soutient l’ascension des Saadiens au pouvoir. Son mariage avec le sultan Mohammed ech-Cheikh, fondateur de la dynastie, l’intègre au cœur des cercles politiques du royaume. À cette époque, le Maroc doit faire face à des enjeux géopolitiques majeurs : les Portugais contrôlent encore plusieurs ports stratégiques sur la façade atlantique, tandis que l’Empire ottoman étend son influence dans l’ensemble du Maghreb.
Dans ce contexte tendu, la cour saadienne s’organise autour d’un réseau d’alliances politiques, tribales et religieuses. Lalla Messaouda y occupe une place particulière. Les sources historiques la décrivent comme une femme cultivée et pieuse, respectée au sein de la cour. Si les chroniques restent discrètes sur le rôle politique direct qu’elle aurait pu jouer, elles soulignent néanmoins son influence morale et son engagement dans les initiatives religieuses et sociales.
Cette influence se manifeste surtout à travers le mécénat. Sous les Saadiens, la construction d’édifices religieux constitue un moyen essentiel d’affirmer la légitimité du pouvoir et de renforcer le prestige de la capitale. Lalla Aouda participe activement à ce mouvement en finançant plusieurs réalisations à Marrakech. L’exemple le plus emblématique demeure la mosquée Bab Doukkala, édifiée au milieu du XVIᵉ siècle.
Le complexe de Bab Doukkala dépasse largement la fonction d’un simple lieu de prière. Il comprend une médersa, une fontaine publique, un hammam et des installations destinées aux voyageurs. En soutenant un tel projet, Lalla Messaouda contribue non seulement à la vie religieuse de la ville mais aussi à l’organisation sociale d’un quartier entier. Son mécénat s’inscrit ainsi dans la politique urbaine qui transforme Marrakech en capitale rayonnante de la dynastie saadienne.
Son influence se prolonge également dans la sphère dynastique. Lalla Messaouda est la mère du futur sultan Ahmed al-Mansour, l’une des figures majeures de l’histoire marocaine. Sous son règne, à la fin du XVIᵉ siècle, le Maroc connaît une période de puissance et de prospérité marquée notamment par la victoire contre les Portugais lors de la bataille de Oued al-Makhazen et par l’expansion vers l’empire Songhaï, puissant État précolonial d’Afrique de l’Ouest. Si ces succès appartiennent au règne d’Ahmed al-Mansour, les historiens soulignent souvent l’importance de l’environnement familial et éducatif dans lequel il a grandi.
Après sa mort, Lalla Aouda est enterrée dans les Tombeaux Saadiens, la nécropole royale située dans la médina de Marrakech. Ce lieu, aujourd’hui l’un des monuments historiques les plus célèbres de la ville, rappelle le prestige de la dynastie et la place qu’y occupaient certaines femmes de la cour.
À travers son rôle de mécène, de figure morale et de mère d’un souverain majeur, Lalla Messaouda al-Ouazguitia incarne ainsi l’influence discrète mais réelle que certaines femmes ont exercée dans le Marrakech saadien.
