Perdue dans les récits dominés par des figures masculines des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, l’histoire de Sahaba el-Rehmania émerge comme l’un des exemples les plus fascinants de l’influence politique féminine dans le Maroc de la dynastie saadienne. Épouse de sultan, mère de souverain et fine diplomate, elle a su exercer une influence déterminante à un moment charnière de l’histoire du royaume. À l’époque où Marrakech constituait le cœur battant du pouvoir saadien, elle incarne une présence stratégique et politique dont l’importance commence seulement à être pleinement reconnue.
Originaire de la tribu des Rehmana, une faction Ḥassān alliée aux Saadiens au début du XVIᵉ siècle, Sahaba s’inscrit dès l’origine dans un réseau d’alliances tribales et militaires essentiel à l’ascension de la dynastie. Vers 1528, elle épouse Mohammed ech-Cheikh, fondateur et premier grand sultan de la dynastie saadienne. De cette union naîtront plusieurs enfants, dont Abu Marwan Abd al-Malik, futur sultan du Maroc.
Si les sources restent discrètes sur ses premières années, son influence se révèle pleinement après la mort de Mohammed ech-Cheikh, dans un contexte de rivalités et de luttes pour la succession. À la fin des années 1550, alors que la stabilité du trône est menacée et que la vie de certains princes est en danger, Sahaba el-Rehmania entreprend une démarche diplomatique audacieuse. Accompagnée de son fils Abd al-Malik, elle se rend à Constantinople, capitale de l’Empire ottoman, afin d’obtenir le soutien du sultan Murad III.
À la cour ottomane, Sahaba ne se contente pas d’un rôle protocolaire. Elle agit comme une véritable intermédiaire politique, négociant habilement dans un environnement diplomatique complexe. Sa capacité à comprendre les équilibres géopolitiques de l’époque et à convaincre les autorités ottomanes permet à son fils de bénéficier d’un appui décisif. Ce soutien facilitera son retour au Maroc et son accession au trône en 1576.
L’impact de cette initiative dépasse largement la destinée personnelle de son fils. Le rétablissement d’Abd al-Malik sur le trône contribue à stabiliser la dynastie saadienne à un moment critique. Deux ans plus tard, le royaume connaît l’un des épisodes les plus marquants de son histoire : la bataille d’Oued al-Makhazen, aussi appelée bataille des Trois Rois en 1578, qui marque un tournant majeur dans l’affirmation de la souveraineté marocaine face aux ambitions étrangères. Si Sahaba el-Rehmania n’y participe pas directement, les alliances qu’elle a contribué à nouer ont joué un rôle dans les équilibres politiques ayant précédé cet événement.
Sahaba el-Rehmania apparaît ainsi comme l’une des figures féminines les plus marquantes du Maroc du XVIᵉ siècle. Bien plus qu’une épouse de sultan ou une mère de roi, elle fut une actrice politique à part entière, capable d’influencer les alliances et les équilibres de pouvoir. À travers son parcours se dessine une réalité souvent oubliée : celle de femmes qui, dans l’ombre des trônes, ont contribué à orienter le destin des dynasties et à écrire une part essentielle de l’histoire du Royaume.
